M comme Move Of Ten


Déplacement de dix : c’est la manière dont Google traduit le nom du dernier EP en date d’Autechre sur amazon.jp. Amusant. Mais notre propos ne réside pas dans les joies de la traduction automatique.
Non, il réside dans le nouveau disque d’Autechre, duo électro anglais au nom imprononçable et dont la musique peut faire craindre pour la santé mentale, tant de ceux qui la composent (Rob Brown et Sean Booth) que ceux qui l’écoutent et s’en délectent (votre serviteur entre autres fans transis).
Quelques mois après Oversteps, précédemment chroniqué ici (comme , et encore et abondamment discuté par ), Autechre revient donc avec Move Of Ten, soit dix titres. Pas neuf ou onze, parce que l’EP aurait bien mal porté son nom, d’autant qu’il s’agit précisément du dixième du duo électro. (Dix titres, répartis en 4 et 6 sur le double disque vinyl de l’édition spéciale.)
Les titres sont toujours imprononçables −un peu plus, album après album… Qu’importe : l’essentiel est la musique. Tandis que Oversteps était ouvertement mélodique, Move Of Ten voit les percussions s’imposer de nouveau.
Ce nouvel EP débute par une aggression sonique : Echtogon-S. Un déluge de percussions folles, derrière lesquelles se dissimule une mélodie hystérique. Le ton est donné : les machines perdent les pédales et frappent fort.
Le titre suivant, y7, lancé en éclaireur quelques semaines avant la sortie du disque, est un dub déviant, long et souterrain.
Que dire de pce freeze 2.8i sinon que, en plus d’être imprononçable, c’est un excellent morceau.
Par la suite, rew(1) (qui ne fait musicalement pas référence à known(1) du disque précédent) revient aux racines hip-hop d’Autechre. Six minutes implacables, pleines de rebonds et d’inquiétudes.
nth Dafuseder.b est une réinterprétation de la rythmique de d-sho qub d’Oversteps. Tandis que l’original s’empressait de déconstruire cette rythmique terriblement dansante, la reprise l’installe au bord d’un abîme −un drone d’une profondeur inégalée, où flotte une mélodie aérienne et fragile.
Dans le genre acid, M62 rappelle les belles heures d’Aphex Twin, pour six minutes pas déplaisantes du tout mais qui n’apportent pas grand-chose.
Dans le lot des reprises/remixes identifiables, on trouve Ylm0 qui réinvente, en mieux, l’insupportable krYlon et iris was a pupil (tiens, un titre qui se prononce et se comprend !) qui repart sur les bases de Redfall pour en refaire quelque chose d’autre.
Le dernier morceau peut laisser dubitatif. Cep puiqMX possède quelque chose de la grandiloquence de Ainsi parlait Zarathoustra avec son ébauche de mélodie pompeuse. Mais : une pompe foudroyée de bout en bout par des percussions devenues folles et qui se muent dans les dernières secondes en un déluge bruitiste. Loin d’être une conclusion à Move Of Ten, Cep puiqMX sonne presque comme une ouverture −quelque part vers d’autres ailleurs soniques, une nouvelle direction au son autechresque.
Cependant, avec un peu de méchanceté, Move Of Ten aurait pu s’appeler Move Of Five. Sur les dix morceaux, ceux de la première moitié sont d’une efficacité réjouissante −Autechre au mieux de sa forme−, tandis que les cinq suivants sont juste bons, ce qui n’est déjà pas si mal. (La bonus track japonaise, clnChr, qui pour une fois est de très bonne qualité, fait pencher la balance du côté du très bon.)
Bref, si besoin était, Move Of Ten prouve que, après vingt ans de service, Autechre est toujours au mieux de sa forme. Et la suite est attendue avec d’autant plus d’impatience.

L comme L.G.M.

«Eh, Toto, c’est bien la Terre ici ?»


L.G.M. : titre plutôt énigmatique, autant que le récent HHhH. Devinette : qu’est-ce qui est petit, vert et n’est pas spécialement terrien ? Indice : ce n’est pas pas un Légume Galactique Méchant, ni un Lapin Génétiquement Modifié, mais un Martien.
L.G.M. = P.H.V. = Martien.
L.G.M., de Roland C. Wagner, est un hommage amusant à l’hilarant Martiens, go home! de Fredric Brown − avec du rock’n’roll aussi.
Bon, il y a des Martiens sur Mars. Au moins un Martien, que l’Union Soviétique fait venir en tant qu’ambassadeur sur Terre. Eh oui, dans cet univers, un Gorby plutôt éclairé mène l’URSS sur la voie de la démocratisation, tandis que les USA, dirigés le Petit Buisson s’enfoncent dans la dictature. Entre les deux, il y a l’Union Européenne, et plus précisément un coin de celle-ci, le plateau du Larzac où notre ambassadeur petit et vert a trouvé moyen d’expérimenter sexe & drugs (& rock’n’roll) dans un campement de hippies vénérant le Vert.
Le narrateur, un espion, pas forcément le meilleur mais pas le pire non plus, est chargé de récupérer le Martien avant que celui-ci ne soit enlevé par la CIA ou le KGB, lesquels ne l’entendent pas de cette oreille. Tout comme les Petits Gris…
Martiens + extraterrestres + espionnage + uchronie + rock’n’roll = fun.
Si on peut regretter que l’ambassadeur martien ne soit pas aussi horripilant que ceux de Fredric Brown, que le narrateur soit un peu falôt, on ne s’ennuie cependant pas à la lecture de L.G.M. On prend un malin plaisir à lire les en-têtes de chapitre, parodiant des tubes à la sauce martienne («Le Martien l’emportera / Et tout disparaîtra / Le Martien l’emportera»), on apprécie les hommages (Fredric Brown en tête, l’ET de Roswell, le rock) et l’absence de baisse dans le rythme. Bref, un roman plutôt très divertissant qui fait passer un chouette moment.
Pas hors-sujet :

K comme Kraftwerk 1


Avant les chefs-d’œuvre que sont Computer World et The Man-Machine, avant le disque fondateur que fut Autobahn, le quatuor électronique allemand Kraftwerk avait sorti quelques albums. Albums que le groupe a longtemps omis dans sa discographie, faisant débuter celle-ci avec l’aventure automobile d’Autobahn. Le premier album de ces disques honnis fut nommé, avec une pertinence inégalée, Kraftwerk. Le deuxième disque aussi, de telle sorte qu’on les distinge en surnommant le premier Kraftwerk 1 et le second Kraftwerk 2 − étonnant, non ? La couleur du plot de signalisation de la pochette, référence très pop-art, permet de les distinguer.

Krafwerk 1, paru en 1970, compte quatre morceaux.
La face A débute avec Rückzug (marche arrière), un morceau caracolant, porté par une flûte tout à fait hors de mode. Pas déplaisant du tout, si on aime la flûte. Suit Stratovarius (une influence pour les Finlandais du même nom ?), qui commence de manière assez inécoutable − disons concréto-bruitiste − avant de gagner quelque forme au bout de six minutes (sur les douze que totalise le morceau). Le tempo s’accélère, ce qui semble être une guitare ne cesse de grincer et finit par emporter l’auditeur vers des cimes − ô Himalayas soniques !
Face B, les affaires reprennent avec Megaherz. Début bruitiste, suite plus apaisée et apaisante − le terme bucolique conviendrait. Enfin, Vom Himmel hoch (Du haut du ciel) fait du bruit pendant la première moitié de ses dix minutes avant que s’installe une rythmique enlevée. Le premier album de Kraftwerk est très éloigné du reste de leur production future. Le groupe se cherchait encore et s’il tendait déjà vers l’expérimental, on est ici plus proche du rock progressif que de leur électro minimaliste plus tardive. Pour l’adorateur de The Man-Machine, ce premier opus n’est pas indispensable. Pour le curieux ou l’archéologue, probablement que si.

J comme Jabberwocky


Pan-pan cucul ! C’est par une fessée que commence Jabberwocky, ce court-métrage du Tchèque surréaliste Jan Ŝvankmajer, plus ou moins inspiré du poème de Lewis Carroll. Quelques bonnes tapes sur les fesses −mais quelles fesses ? Celle d’une poupée ?
Après un début décousu où une voix déclame le Jabberwocky, le film se structure, un peu à la manière d’un poème, ou plutôt d’une chanson, avec refrain et couplets. L’esprit «jabberwockyesque» n’est pas tant dans l’illustration du poème que dans le délire et le non-sense du court-métrage.
Les couplets, ce sont des séquences à la longueur variable. Ici, un costume de marin danse dans une pièce vide sous le regard sourcilleux d’un portrait ; bientôt poussent des branches d’arbres, qui se chargent de feuilles et de fruits. Puis c’est une maison de poupée qui vire à la fabrique : les poupées dégringolent un escaliers et tombent dans un hachoir à viande avant de se faire repasser. Puis c’est un opinel, au manche en forme de personnage, qui danse sur une nappe dentellée et la déchiquette. Etc.
Les refrains, ce sont des tableaux formés par des assemblages de cubes, représentants divers paysages. Les cubes sont instables et se ré-arrangent fréquemment, jusqu’à aligner leur face sur le dessin d’un labyrinthe. Un dédale où s’égarer. Une erreur et un chat noir détruit le fragile assemblage.
Pourquoi ? Parce que.
Ŝvankmajer, une quinzaine d’année avant son adaptation d’Alice au Pays des merveilles pour un galop d’essai déjanté.

Jabberwocky est visible ici.

I comme L’Invasion des Morts-vivants


Un film de la mythique Hammer −chouette !− avec des morts-vivants… −re-chouette !
L’Invasion des Morts-vivants (The Plague of the Zombies) est un film britannique sorti il y a déjà quelques années (1966), que l’on doit à John Gilling, l’un des cinéastes-phares de la Hammer. Le truc amusant est que ce film a été filmé en même que The Reptile, du même réalisateur. Les deux longs-métrages partagent ainsi même décors et même acteurs.
L’histoire de L’Invasion des Morts-vivants commence quand le docteur Sir James Forbes, accompagné de sa fille Sylvia, se rend dans un petit village de la campagne anglaise à la demande d’un ancien élève, Peter Thompson. En effet, une étrange épidémie frappe la région. En douze mois, autant de personnes sont décédées. Et le prochain décès risque bien d’être celui de la femme de Thompson… Tout cela mène jusqu’au seigneur Hamilton, l’aristocrate du coin qui vit reclus avec sa troupe de mignons (aggressifs au demeurant) depuis son retour de Haïti… Là-bas, le sieur a appris les rites du vaudou. Dès son retour en Albion, il a entrepris de les tester sur la population locale, transformant ainsi ses administrés en zombies. Et cela, dans le but ignoble de… les faire travailler dans une mine d’étain. L’immonde salaud ! Heureusement, le bon docteur Forbes, au péril de sa vie (et de celle de sa fille) met fin aux agissements de Hamilton.
N’est-ce point honteux : les morts n’ont plus droit au repos éternel… Les voilà asservis, condamnés à travailler éternellement −ou jusqu’au moment où leur corps tombera en lambeaux.

Sous couvert de film de genre, L’Invasion des Morts-vivants est un peu moins débile que ce qu’il n’y paraît, présentant ce qui ressemblerait bel et bien à une critique d’un mode de travail soumis aux diktact du productivisme, partant, du capitalisme. Le colonialisme et le féodalisme sont eux aussi remis en cause, et si aucune solution n’est véritablement apportée, au moins ces agissements cessent-ils. C’est déjà ça.
Bien avant Day of the Dead de Romero, qui critiquait la société de consommation, les zombies dénonçaient déjà les travers du monde. Il est vrai que les zombies vadrouillent rarement en solitaire mais plutôt en masses, de telle sorte qu’il est aisé de les comparer aux masses laborieuses de Marx et consorts.
Bref, L’Invasion des Morts-vivants est un bon petit film de zombies, pas effrayant pour deux sous mais qui propose un divertissement agréable et pas entièrement idiot.

H comme …


H comme… rien, pas grand-chose, un bruit à peine perceptible, tout juste dicible, celui de l’eau qui s’évapore dans le vide. Rien. Ce sont les vacances.

G comme Die Goldene Kugel

Die Goldene Kugel −la Sphère dorée pourrait être son titre français−, de Ludwig Turek, a l’insigne honneur d’être le premier roman de SF publié en RDA. Et c’est le seul point remarquable de ce livre.

Un petit résumé : dans un contexte de tensions grandissantes entre les États-Unis et l’URSS, une nouvelle étoile est découverte. Une nouvelle étoile ? Celle-ci s’approche cependant bien trop rapidement de la Terre. Comme elle survole le territoire américain, elle provoque des scènes de panique dans la population effarée. Seules quelques âmes gardent la tête froide −il s’agit de nos héros : un journaliste, sa petite amie, et un poète dont les œuvres subversives sont censurées par le gouvernement.
L’astre voyageur se révèle être une gigantesque sphère en or, qui se pose aux alentours de New-York. Les financiers voient en ce vaisseau spatial une manne dorée de quatre kilomètres de diamètre (oui, la sphère est assez grosse), mais à peine ont-ils la velléité d’extraire cet or qu’ils se retrouvent avec le visage tout vert et la maturité mentale d’un enfant de cinq ans. Après quoi, les militaires s’y mettent, mais de la sphère surgissent des myriades de fourmis mécaniques, contre lesquelles les soldats ne peuvent guère lutter. Heureusement, le poète intervient pour faire comprendre au général sa folie. Celui-ci écoute et remercie chaleureusement l’homme de lettres. C’est alors que la sphère émet de la lumière −il fait jour en pleine nuit− ainsi qu’une musique… des sphères, qui chavire le cœur de tout le monde aux alentours. Une voix se fait entendre : «Terriens, frères par notre mère commune le soleil, qui nommez ce vaisseau la Sphère Dorée, laissez-nous vous parler : nous venons de l’astre qui, dans votre langue, porte le nom de Vénus.» Bref, les Vénusiens sont venus sur Terre car les humains jouent avec des jouets dangereux, à savoir les armes atomiques, et ce serait idiot de s’autodétruire. Ils invitent une poignée d’humains à monter à bord de leur vaisseau −le journaliste, son amie, un astronome, le poète, le général, et un prisonnier qui avait eu le malheur d’être le leader d’un mouvement de grève.
Dans la Sphère, les Vénusiens procèdent à une visite guidée. Ils sont beaux, intelligents, raisonnables, ne parlent plus qu’une seule langue unifiée afin d’éviter les malentendus. Ils possèdent également une formidable machine capable de lire et enregistrer les pensées de tout un chacun sur Terre. C’est ainsi que sont retransmises au monde entier les pensées mauvaises et mercantiles des méchants −des lobbyistes, des directeurs de trusts financiers, etc. Les gens se rendent alors compte qu’ils sont dirigés par des individus avides d’argent et de de pouvoir… Il faut faire la révolution !
Au micro de la Sphère Dorée, en diffusion planétaire, le poète tient alors un discours vibrant d’émotion :

«Allons ensemble au combat [contre le capitalisme]. Je propose de faire de la Sphère Dorée un symbole de la paix et de la liberté populaire et démocratique, et de l’élever comme nouvelle étoile rouge dans notre bannière.»

Bref, tout est bien qui finit bien. Le roman s’achève à la veille de la révolution mondiale, à l’aube d’une ère de paix interplanétaire, de lendemains qui chantent.
Bien sûr, il faut remettre le roman dans son contexte : 1949, la RDA est tout juste fondée, et les tensions grandissent entre les blocs américains et soviétiques. Ce que craint l’auteur, il l’explique dans sa postface nécessaire, c’est que tombent du ciel non pas des vaisseaux mais des bombes. Seule une plus grande puissance pourrait calmer le jeu, et Ludwig Turek n’hésite pas à doter ses Vénusiens d’outils portant en eux les germes de la dictature, comme la machine à lire et enregistrer les pensées, ou les rayons Wasa permettant de verdir le visage des méchants. Pour le coup, les méchants sont identifiés et identifiables, parce que le roman est manichéen (l’argent et le capital, c’est le mal !), mais le monde réel, lui, ne l’est guère.
Ce roman se présente donc comme un message d’espoir en des temps incertains.
Tant de bonnes intentions suffisent-elles à faire un bon roman ? Dans ce cas précis, pas vraiment. Die Goldene Kugel a surtout un intérêt archéologique.

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